06/28/2026
JOSEPH TRAVERSY DE SAINT-FRANÇOIS-DU-LAC : ESPION POUR LES REBELLES AMÉRICAINS
Le nom de Joseph Traversy demeure l’un des plus célèbre à Saint-François-du-Lac en rapport avec la Révolution américaine. La haine envers le conquérant britannique, de celui qu’on accuse d’espionnage au profit des Rebelles américains, prend probablement racine au moment du massacre d’Odanak, en 1759. (Voir texte précédent intitulé : « Le massacre d’Odanak ») Joseph Langlois dit Traversy naît le 23 février 1728 à Saint-François-du-Lac. Il devient alors l’héritier des terres ancestrales acquises par son père et son oncle qu’il parvient à faire fructifier. Ses descendants se souviennent surtout de leur ancêtre comme un ami des Abénakis, plus porté sur la guerre que la paysannerie et la famille, même s’il était marié et père de huit enfants. Suite à la Conquête, il tira le meilleur parti de ses relations avec les indigènes auprès des Américains chez qui il devra vivre en exil, dépossédé de ses biens et à la merci de la générosité du Congrès américain pour survivre.
En 1775, les Américains, désireux de s’affranchir de l’Angleterre, invitent les Canadiens à s’enrôler pour les aider à combattre la mère patrie, mais ces derniers refusent. Les colonies américaines décident alors d’envahir le Canada, pour empêcher l’Angleterre de les attaquer à revers. Saint-Jean, Montréal et Trois-Rivières tombent tour à tour aux mains des armées rebelles et sans la résistance de Québec, c’était la fin de la domination britannique. Joseph Langlois dit Traversy s’affiche alors fervent partisan des révolutionnaires auprès desquels il n’hésite pas à combattre activement. Sans preuves véritables, il fait emprisonner François-Xavier Crevier-Descheneaux et usurpe son titre de chef de la milice de Saint-François-du-Lac, afin de mieux servir les intérêts des Rebelles.
À partir du mois de mai 1776, les événements se précipitent. Des renforts arrivent d’Angleterre pour aider le général Carleton à repousser les armées rebelles et à reconquérir les parties du pays occupées par celles-ci. Après le retour au pouvoir des Britanniques, ces derniers ont recours à des milliers de soldats allemands qui occupent le territoire de Sorel jusqu’à Bécancour, en logeant les troupes chez l’habitant. Ceux que l’on considère, à tort ou à raison, partisans de la cause Américaine sont soumis aux travaux forcés par l’occupant. Trop compromis pour rester au pays, Joseph Traversy suit les Rebelles dans leur retraite et s’installe à Albany. À partir de l’état de New-York, il continue de travailler dans leur intérêt. Il fait passer des messages clandestins à ses alliés Abénakis opposés aux Anglais. Il ose aussi effectuer plusieurs voyages secrets au Canada pour entretenir la braise du soulèvement. On peut donc le qualifier d’agent secret au service du contre-espionnage de la cause américaine : « Il était parti d’Albany, le 9 juillet 1778. Il vint en canot par la rivière Saint-François, fit le portage jusqu’à la rivière Nicolet et arriva à la brunante au Pays-Brûlé. Aussi, il fut vu, le 13 août vers 11 heures du matin, dans le bois avoisinant la maison de l’interprète Bélisle. Il était armé de trois pistolets, d’un gros fusil court et d’un sabre. La sœur de Bélisle le rencontra en allant ramasser des mûres. Il lui posa plusieurs questions au sujet de son frère : s’il était à la maison, s’il n’était pas allé en découverte récemment et n’avait pas fait cinq prisonniers, ajoutant qu’il aurait grand plaisir à le voir. Il lui exprima le désir de ne pas faire savoir qu’elle l’avait vu et reparti en disant (en mentant) qu’il se dirigeait vers Yamaska. » Suite aux nombreux passages clandestins de Traversy au pays, le général Haldimand, dans une lettre adressée au secrétaire d’état pour les colonies, lord Germaine, souligne qu’il y a beaucoup de mauvais sujets à Saint-François-du-Lac et du côté de Nicolet; car, si Traversy parvient à échapper à la vigilance des autorités, c’est qu’il bénéficie d’un grand capital de sympathie auprès de la population en général.
La paix revenue, le roi d’Angleterre permet la réhabilitation des partisans de la cause Américaine à condition que ces derniers acceptent de lui prêter serment. Malgré les risques de représailles, la majorité d’entre eux rentre au pays. Joseph Traversy, lui, choisit l’exil. Dans une missive datée de janvier 1780, il remercie George Washington de l’attention portée par les troupes américaines envers la population de Saint-François-du-Lac et ses alliés Abénakis, en particulier. Il s’agit probablement d’une opération de charme afin de réclamer une terre pour lui-même dans les environs d’Albany sur le lac Champlain. Pendant ce temps, sa femme, demeurée au pays, se démène pour faire vivre ses enfants (elle doit même se départir de la majorité de ses terres), soumise à l’incessant harcèlement des Anglais toujours à la recherche de son époux. L’une de leurs filles, Charlotte, ira rejoindre plus t**d son père à Albany où elle épousera Charles-Nathaniel Douglas, en 1795. Anecdote démontrant l’anathème sous lequel se retrouve le nom de Traversy à l’époque : le jeune couple en visite à Saint-François-du-Lac, soupçonné de trahison, sera arrêté et détenu un temps à la prison de Trois-Rivières, avant d’être relâché par manque de preuve. Joseph Langlois dit Traversy meurt en exil et sa dépouille mortelle repose désormais dans l’état de New-York au cimetière d’Albany.
Texte : Serge Rousseau pour le CAR Séminaire de Nicolet
Références : Bulletin des Langlois d’Amérique no. 28, pages 12 à 14. Histoire de Saint-François-du-Lac, Thomas-Marie Charland, 1942. Noël Langlois Traversy descendance, Louise Deschenaux Cardin, 2008.
Photo : Notre-Dame-de-Pierreville, vue aérienne F473-12