09/03/2026
LE JOURNAL D’UN MÉDECIN DE CAMPAGNE À SAINT-GERMAIN-DE-GRANTHAM
Le Docteur Basile Letendre pratique la médecine à Saint-Germain-de-Grantham de 1905 à 1921. Ses livres de comptes consultés au CAR Séminaire de Nicolet témoignent de la manière dont s’exerce cette profession dans nos campagnes au début du vingtième siècle. S’il lui arrive de temps à autre de souligner quelque événement important de l’actualité, ou certaines épreuves le touchant personnellement, le docteur Letendre commente surtout la météo quotidienne. Cette préoccupation météorologique n’étonne pas particulièrement lorsque l’on sait que les médecins d’autrefois franchissent souvent de grandes distances pour rendre visite à leurs patients. Souci quasi constant pour celui qui est appelé à se déplacer en toutes saisons et à toute heure du jour ou de la nuit sur des routes entretenues aléatoirement. Les automnes pluvieux, les hivers rigoureux, les dégels printaniers rendent les déplacements périlleux et contraignent parfois le médecin à dormir chez l’habitant. Cette proximité l’incite à partager les soucis quotidiens des cultivateurs dont les revenus dépendent grandement des caprices de la nature. Le médecin se désole avec eux des gelées hâtives qui compromettent les semailles ou les moissons. Ou encore, les pluies excessives et les sécheresses qui menacent trop souvent les récoltes.
Les livres de comptes du docteur Letendre témoignent de la diversité des soins promulgués par un médecin généraliste au début du 20e siècle. À la fois, obstétricien, pédiatre, gériatre, dentiste et chirurgien, disposant de moyens limités, il use de toute sa science pour soigner malades et blessés à une époque où plusieurs maladies, même bénignes, s’avèrent mortelles. De plus, un médecin de campagne desservant une clientèle majoritairement pauvre se doit de supporter un lourd crédit. Les tarifs du docteur Letendre à l’époque sont : « 3,00$ pour un accouchement, 50 cents pour enlever une verrue, une injection coûte entre 1,00$ et 3,00$, selon le médicament et le prix de l’éradication d’une dent varie selon la difficulté d’extraction. »
La tâche du médecin de campagne exige une solide santé physique et morale. Toutefois, on ne côtoie pas impunément la maladie et la misère humaine sans en être personnellement affecté. C’est ainsi que, par une journée triste et sombre de mai 1913, le docteur Letendre exprime ses sombres pensées en marge de son livre de comptes: « Dans la vie que l’on croit si rose, il n’y a que des épines et des cailloux. Il faut s’efforcer de faire son bonheur seul, car les autres ne nous en procure très peu; car l’égoïsme prend une grande place dans les cœurs. Souvent on croit avoir saisi le bonheur, mais c’est comme une ombre toujours il fuit sous la main. Si nous n’avions pas le travail ardu pour dissiper le temps et les ennuis, la vie serait sûrement une charge avec son peu de soleil. L’on pleure plus que l’on ne rit ici-bas. Si au moins chacun cherchait à faire un peu de bonheur pour les autres, tous ensemble ça ferait une jolie somme. » Vague à l’âme qui s’avère, en quelque sorte, prémonitoire. À peine cinq mois plus t**d, le 16 octobre 1913, la maison du docteur Letendre brûle, ne laissant que des décombres. Il doit alors se réfugier avec toute sa famille chez ses parents en attendant de pouvoir reconstruire au printemps suivant. Le docteur J.C. Basile Letendre meurt 8 ans plus t**d, le 14 août 1921, à l’âge de 43 ans.
Texte : Serge Rousseau pour le CAR Séminaire de Nicolet
Références : Fonds J. C Basile Letendre, F215/A1/2, F215/B2/2. Collection J. Antoine Letendre C068-A1-2-13
Photos : 1952, construction de la nouvelle église. Fonds Ambroise Houle F042-E10-2. Famille Joseph Letendre vers 1885 : François-Xavier-Joseph, Basile, Anna et Stanislas-Charles.